BONUS • Le paradoxe humain: Pourquoi l'homme invente-t-il toujours ce qui finit par le détruire?

BONUS • Le paradoxe humain: Pourquoi l'homme invente-t-il toujours ce qui finit par le détruire?


Le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique.

La première bombe atomique de l'histoire venait d'exploser. Robert Oppenheimer, le physicien qui avait dirigé le Projet Manhattan, regardait le champignon nucléaire s'élever dans le ciel. Et dans ce silence chargé d'effroi, une phrase de la philosophie hindoue lui traversa l'esprit :

Oppenheimer n'était pas fou. Il n'était pas malveillant. Il était brillant — et il venait de comprendre, trop tard, ce qu'il avait réellement mis au monde.

C'est peut-être l'image la plus honnête de la condition humaine.

A juste titre, l'article sur l'intelligence artificielle avait posé une question.

Une question que beaucoup avaient lue entre les lignes — mais que personne n'avait formulée franchement. Si l'IA est une bombe à retardement — qui l'a construite ? Pourquoi ? Et surtout : est-ce la première fois que l'homme fabrique l'outil de sa propre destruction ?

La réponse est non. Ce n'est même pas la centième fois.

L'homme est la seule espèce vivante à avoir inventé des outils capables de le rendre immortel — et des outils capables de l'effacer de la surface de la Terre. Parfois le même outil. Souvent la même décennie.

Ce n'est pas une coïncidence. C'est un schéma. Vieux comme la civilisation.

Et au fond, chacun d'entre nous connaît ce paradoxe intimement. Nous savons qu'il faudrait économiser. Faire du sport. Arrêter certaines habitudes. Et pourtant nous recommençons. Ce que nous faisons à l'échelle individuelle, l'humanité le fait à l'échelle civilisationnelle.

 

Partie I — Le paradoxe de Prométhée : l'homme vole le feu, et s'y brûle

Dans la mythologie grecque, Prométhée vole le feu aux dieux pour l'offrir aux hommes. Les dieux le condamnent à être enchaîné éternellement — son foie dévoré chaque jour par un aigle, régénéré chaque nuit pour que le supplice recommence.

C'est peut-être la métaphore la plus précise du conditionnement de notre existence.

L'homme vole le feu. Il s'en brûle. Il recommence.

La révolution industrielle a sorti l'humanité de la misère — et déclenché un réchauffement climatique qui menace les conditions mêmes de la civilisation. Les pesticides ont nourri des milliards d'êtres humains — et effondré 80 % des populations d'insectes pollinisateurs en cinquante ans. Les réseaux sociaux ont donné une voix à chaque individu — et fabriqué des chambres d'écho qui atomisent la démocratie.

À chaque fois, le schéma est identique.

Une solution géniale à un problème réel — qui engendre un problème encore plus grand, qu'on résoudra avec une nouvelle technologie, qui produira un nouveau risque existentiel.

L'homme est le seul animal qui trébuche deux fois sur la même pierre — et qui la transforme en arme avant de retomber.

 Et cela est assez visible sur plusieurs points.

Partie II — Un début de révolution qui finit toujours en chaos

Une femme enceinte avale un comprimé pour calmer ses nausées matinales. Quelques mois plus tard, son enfant naît sans bras.

Le médicament s'appelle Thalidomide. Il a été validé par les autorités médicales, vendu dans plus de 46 pays, présenté comme sûr et bénin. Plus de 10 000 enfants subiront le même sort. Retiré du marché en 1961, après des années de déni industriel.

Toutes les grandes catastrophes technologiques de l'histoire ont commencé de la même manière. Par une innovation que tout le monde trouvait formidable.

Ça paraît évident. Mais quand on y réfléchit vraiment, c'est peut-être la chose la plus vertigineuse de toute l'histoire humaine.

L'amiante, la thalidomide, le plomb dans l'essence, les pesticides, la bombe atomique, les réseaux sociaux, l'intelligence artificielle, et j'en passe...Personne n'a commencé en disant :« Tiens, créons quelque chose de dangereux. » Tout le monde disait :« C'est révolutionnaire. »

L'amiante — miracle de l'ingénierie et du BTP, ignifuge parfait, solution miracle. bon marché intégrée dans des milliers d'écoles et d'immeubles en France. Cancérigène avéré, mésotheliomes pouvant mettre 20 à 40 ans à se déclarer. Interdit seulement en 1997.

L'aspartame — approuvé par la FDA en 1981, adopté dans des milliers de produits 'sans sucre'- sodas light, chewing-gums, produits diététiques. Présenté comme l'alternative saine au sucre pendant quarante ans comme alternative saine au sucre. l'OMS le classe 'potentiellement cancérigène' (groupe 2B). (groupe 2B). Des milliards de personnes l'avaient ingéré quotidiennement, convaincues de faire le bon choix.Comme quoi, le bon choix d'hier peut devenir le scandale sanitaire de demain....

Et La thalidomide? Dans les années 1950-60, ce médicament est prescrit massivement aux femmes enceintes pour traiter les nausées matinales. Validé par les autorités médicales. Vendu dans plus de 46 pays. Présenté comme sûr et bénin. Résultat : plus de 10 000 enfants nés avec des malformations graves — membres atrophiés, organes incomplets. Retiré du marché en 1961, après des années de déni industriel.

Quant à l'intelligence artificielle — qui diagnostique des cancers que les médecins manquaient et cible simultanément des êtres humains dans des zones de conflit (guerre récentes). Geoffrey Hinton, père fondateur du deep learning, a quitté Google en 2023 pour parler librement. Sa conclusion après des décennies à construire cette technologie ? Il regrette une partie de son travail.

Et on en passe... les cas sont légions et se ressemblent quasiment tous...le verdict étant le même : on a commercialisé avant de comprendre. On a compris trop tard.

L'amiante n'est pas un accident. L'aspartame non plus.

Ce sont des symptômes.

 PARTIE 3 Pourquoi recommençons-nous toujours les mêmes erreurs?

Plus de trois siècles avant l'intelligence artificielle, Thomas Hobbes avait déjà identifié quelque chose de profondément dérangeant : le principal danger pour l'homme n'est peut-être ni la nature, ni la technologie, ni même les machines.

C'est l'homme lui-même.

Et Ovide, mille six cents ans avant Hobbes, avait mis le doigt sur quelque chose d'encore plus précis. Cet article ne parle pas de méchanceté. Il parle de lucidité sans discipline. On sait. On comprend. On continue quand même.

La véritable question n'est donc peut-être pas pourquoi l'homme invente des technologies dangereuses.

La véritable question est : pourquoi continue-t-il à les utiliser alors même qu'il connaît les risques ?

La réponse se trouve peut-être dans notre propre cerveau. Pendant plus de 99 % de son histoire, l'être humain a vécu dans un monde où les dangers étaient immédiats : un prédateur, une famine, une tribu ennemie. Notre cerveau a été façonné pour survivre aujourd'hui, pas pour anticiper les conséquences de ses actes dans trente ou cinquante ans.

C'est ce que les psychologues appellent le biais du présent.

Nous privilégions presque toujours les bénéfices immédiats aux risques futurs.

Une cigarette aujourd'hui procure du plaisir. Le cancer est un problème pour demain. Une dette aujourd'hui permet de consommer. Le remboursement sera pour plus tard. Une nouvelle technologie génère des profits immédiats. Les conséquences éventuelles seront gérées par la génération suivante.

À l'échelle individuelle, ce comportement est déjà visible.

À l'échelle des civilisations, il devient redoutable.

L'amiante rapportait des milliards avant de tuer. Le plomb dans l'essence facilitait l'industrie avant d'empoisonner l'environnement. Les réseaux sociaux ont connecté le monde avant de fragmenter l'espace public. L'intelligence artificielle promet des gains de productivité considérables avant même que ses conséquences sociales ne soient réellement comprises.

Le problème n'est donc pas un manque d'intelligence. C'est presque l'inverse.

L'homme est suffisamment intelligent pour créer des technologies extraordinaires. Mais il reste souvent trop impatient pour attendre de comprendre pleinement leurs conséquences.

Nous possédons une technologie du XXIe siècle. Mais une partie de notre cerveau fonctionne encore comme celui d'un chasseur-cueilleur de la préhistoire.

Et c'est peut-être là que réside le véritable danger.

Le paradoxe humain - La plus grande réussite de l'évolution — et peut-être son expérience la plus risquée

Depuis cinq mille ans, aucune espèce n'a autant transformé son environnement que l'homme. Aucune espèce n'a construit autant de villes, traversé autant d'océans, découvert autant de lois physiques ou prolongé autant l'espérance de vie.

Mais aucune espèce n'a non plus créé autant de moyens de sa propre destruction. Nous sommes les inventeurs du vaccin. Nous sommes aussi les inventeurs de la bombe atomique. Nous avons créé Internet.

Nous avons également industrialisé la désinformation.

Nous développons aujourd'hui des intelligences artificielles capables de sauver des vies. Et peut-être, demain, de bouleverser des sociétés entières.

Voilà le paradoxe humain.

Nous sommes probablement la plus grande réussite de l'évolution.

Et peut-être aussi son expérience la plus risquée.

Que retenir

Le génie humain a quelque chose de sacré. Il nous a permis de vaincre des maladies, de traverser des océans, de connecter des continents et de repousser les limites du possible. Mais ce même génie porte en lui une tentation permanente : toujours faire plus, toujours aller plus loin, sans jamais s’arrêter pour demander si l’on devrait. Le problème n’est pas la technologie. Le problème, c’est l’horizon de temps.

L’amiante. L’aspartame. Les réseaux sociaux. L’intelligence artificielle. À chaque époque, les bénéfices sont immédiats. Les risques arrivent plus tard.

L’homme n’est pas stupide. Il est impatient. Il n’est pas mauvais. Il est myope.

Et cette myopie est peut-être la faille la plus dangereuse de l’espèce la plus intelligente que la Terre ait jamais portée.

Depuis 5 000 ans, les technologies changent. L’homme, beaucoup moins. Prométhée vole encore. L’aigle attend, patient.

Et si le plus grand risque pour l’humanité n’était pas l’intelligence artificielle… mais l’intelligence naturelle mal utilisée ?

 

Jean-Noël NIAMKÉ

Expert Financier — Analyse géo-économique et stratégique

Sources :

INRS — amiante France · OMS/IARC — amiante cancérigène · Thalidomide Victims Association · OMS — aspartame groupe 2B, juillet 2023 · FDA — approbation aspartame 1981 · Geoffrey Hinton, The Guardian, mai 2023 · Future of Life Institute · Goldman Sachs Research 2024 · McKinsey Global Institute 2024