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Etats-Unis, Chine et Russie: Qui est vraiment la première puissance mondiale?

Etats-Unis, Chine et Russie: Qui est vraiment la première puissance mondiale?
De l'aigle américain à l'ours russe en passant par le dragon chinois, une histoire de domination et d'idéologie au sens d'un jeu d’échecs.


 Avant d'être un sujet de géopolitique, la puissance est une question de perception. Le pouvoir s'est toujours affiché. Mais il s'est aussi toujours imposé.

 Des empires de l'Antiquité aux superpuissances du XXIe siècle, une règle n'a jamais varié : celui qui domine ne demande pas la permission. Il crée les conditions dans lesquelles les autres n'ont pas le choix. Depuis nos analyses sur les États-Unis, la Chine et les GAFAM, une question reste en suspens. La vraie.

Qui est vraiment numéro un ?

 

Des pharaons à nos jours — Une domination par période

La puissance n'a jamais été la propriété perpétuelle d'une personne. C'est peut-être la leçon la plus importante de l'histoire de l'humanité.

 Tout commence en Égypte. Bien avant que Rome ne soit Rome, bien avant que la Grèce ne soit la Grèce, l'Égypte pharaonique était le temple du savoir du monde antique. C'est vers Thèbes et Memphis que venaient se former les plus grands esprits de l'Antiquité. Pythagore, Thalès, Platon — ces noms que l'Occident s'est appropriés comme les pères fondateurs de la philosophie et des mathématiques avaient tous séjourné en Égypte pour y apprendre. Le théorème de Pythagore, les bases de la géométrie, les fondements de la cosmologie : tout cela existait dans les temples égyptiens des siècles avant qu'un nom grec ne leur soit attribué. L'Égypte n'était pas seulement une puissance militaire. Elle était la bibliothèque du monde.

L'empire perse achéménide prit ensuite le relais : vers 500 avant J.-C., il régnait sur 44 % de la population mondiale — une proportion jamais égalée depuis. Cyrus le Grand avait compris ce que peu comprennent encore : on ne gouverne pas durablement par la terreur. On gouverne par la dépendance.

Par la suite vint une réalité très peu communiquée : l'Afrique subsaharienne a connu des empires d'une sophistication aussi remarquable que légendaire. Sous Mansa Moussa au XIIIe siècle, l'empire du Mali contrôlait les deux tiers de la production mondiale d'or et de sel. Sa fortune personnelle est estimée à plus de 400 milliards de dollars actuels — la plus grande jamais accumulée par un être humain. Tombouctou rayonnait comme centre intellectuel mondial. L'empire Songhaï prit le relais au XVe siècle, première puissance sub-saharienne de son époque.

Puis vint l'Angleterre. La révolution industrielle (1760-1850) permit à l'Empire britannique de couvrir 24 % des terres émergées et de gouverner un quart de l'humanité — avant de s'effondrer sous le poids de deux guerres mondiales et d'un concurrent qui avait mieux lu l'avenir.

Ce concurrent, c'était l'Amérique.

En 1945, les États-Unis pesaient 50 % du PIB mondial. Bretton Woods consacra le dollar comme monnaie de réserve — un privilège exorbitant encore exploité aujourd'hui. La Guerre Froide posa une bipolarité USA/URSS qui semblait indestructible. En 1991, l'URSS s'effondra. Et le monde crut que la question était réglée pour toujours.

Il avait tort. 

Aucune puissance n'est éternelle. Ce qui change à chaque époque, c'est le critère qui définit la domination : hier le territoire, puis la monnaie, aujourd'hui autre chose.

 

Partie I — Les États-Unis : un empire qui se fissure mais qui tient

Commençons par les faits bruts.

Les États-Unis restent la première économie mondiale — 29 000 milliards de dollars en 2025, soit 25 % du PIB mondial pour 4 % de la population planétaire. Budget de défense de 886 milliards de dollars en 2024 — plus que les dix puissances suivantes réunies. Onze porte-avions. Des bases dans plus de 70 pays.

Mais la vraie puissance américaine n'est ni le F-35 ni le porte-avions. C'est le dollar.

Le système pétrodollar — né des accords de 1973 avec l'Arabie Saoudite — oblige chaque pays importateur d'énergie à détenir des réserves en dollars, finançant structurellement le déficit américain. Washington emprunte dans sa propre monnaie. Personne d'autre ne peut en dire autant. Les GAFAM génèrent à elles cinq plus de 2 000 milliards de dollars cumulés — une domination militaire, monétaire, technologique et culturelle simultanée.

Et pourtant. Des fissures apparaissent.

La dette fédérale a franchi les 36 000 milliards de dollars début 2025. Pour la première fois depuis Bretton Woods, plusieurs pays cherchent activement à dédollariser leurs échanges — Chine, Russie, Inde, Brésil négocient en yuan, en rouble, contournant le système SWIFT.

L'empire tient. Mais il doit désormais défendre ce qu'il n'avait jamais eu à justifier.

 

Ce contexte de puissance fragilisée nous amène à regarder du côté de l'Est — vers une civilisation qui n'a jamais oublié qu'elle fut un jour le centre du monde.

 

Partie II — La Chine : une civilisation millénaire qui se rappelle au monde

Avant d'être une puissance montante, la Chine est une mémoire blessée.

La Grande Muraille a commencé à s'ériger au IIIe siècle avant J.-C. — à une époque où Rome n'était encore qu'une bourgade du Latium. Pendant la majeure partie des deux derniers millénaires, la Chine fut la première économie mondiale. Ce n'est pas sa montée en puissance aujourd'hui qui est le phénomène historique remarquable. C'est son éclipse temporaire.

Les XIXe et XXe siècles furent un siècle d'humiliation : Guerres de l'Opium, traités inégaux, sac du Palais d'Été en 1860. Tout cela a gravé dans la mémoire collective chinoise une blessure profonde que Pékin n'a jamais cicatrisée.

Ce que Pékin appelle son 'grand renouveau national' n'est pas une ambition.

C'est une revanche historique.

Napoléon avait deux siècles d'avance. En 1978, le PIB chinois représentait moins de 2 % du PIB mondial. En 2025, il dépasse 18 500 milliards de dollars. Là où les États-Unis ont exporté la démocratie, la Chine a exporté des infrastructures. La Nouvelle Route de la Soie représente plus de 1 000 milliards de dollars dans 140 pays : ports, routes, câbles sous-marins. Une diplomatie de béton armé, silencieuse et méthodique.

La Chine ne cherche pas à convaincre.

Elle cherche à relier. Et celui qui relie, contrôle.

En janvier 2025, DeepSeek a démontré qu'il était possible de rivaliser avec les meilleurs modèles d'IA américains à une fraction du coût. La domination technologique américaine n'est plus éternelle. Reste un angle mort : la démographie. La population chinoise décline. La Chine joue contre la montre.

Mais il existe une troisième puissance. Celle que l'Occident a voulu enterrer trop vite. Celle qui a décidé de tout faire exploser plutôt que d'accepter d'être ignorée.

 

Partie III — La Russie : idéologie de puissance et retour dans le jeu mondial

Pour comprendre la Russie, il faut comprendre 1991. Mais aussi ce qui existait bien avant.

Ce territoire de plus de 17 millions de km² a réussi à préserver, au fil des siècles, un mythe fondateur : celui de n'avoir jamais été totalement conquis. Ni par les Mongols, ni par Charles XII de Suède, ni — surtout — par Napoléon. En 1812, la Grande Armée entame sa fameuse marche sur Moscou : 600 000 hommes, la plus grande armée jamais assemblée en Europe jusqu'alors. Elle prend Moscou. Moscou brûle. Et Napoléon recule, vaincu non par une armée, mais par l'immensité d'un territoire qui digère les conquérants. Ce pays a toujours fasciné les plus grands par son immensité. Et cette immensité est elle-même une forme de puissance.

Puis vint 1914. L'empire tsariste entre dans la Première Guerre mondiale et en ressort fracassé : 1,7 million de soldats tués, économie effondrée, révolution. En février 1917, Nicolas II abdique. En octobre, Lénine prend le pouvoir. La Russie impériale meurt. L'URSS naît.

La Seconde Guerre mondiale fut à la fois le pire cauchemar et le plus grand triomphe de la Russie soviétique. 27 millions de Soviétiques morts. Stalingrad — siège de 872 jours — fut le point de bascule de toute la guerre. C'est l'Armée Rouge qui enfonça Berlin en 1945. Ce sacrifice forgea une conviction indestructible dans la conscience russe : c'est nous qui avons sauvé l'Europe. Et personne ne nous en a été reconnaissant.

De 1947 à 1991, la Guerre Froide divise le monde en deux blocs. Moscou étend son empire jusqu'au cœur de l'Europe, conquiert l'espace avant Washington — Spoutnik 1957, Gagarine 1961. Cuba, 1962 : le monde fut à quelques heures de l'apocalypse nucléaire. Pendant quarante ans, deux superpuissances se regardent en chiens de faïence sur fond de course aux armements et de proxy wars.

Puis, 1991. L'URSS s'effondre. Du jour au lendemain, une superpuissance qui avait tenu le monde en respect pendant quarante ans disparaît de la carte. Gorbatchev l'a qualifié de 'plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle'. Depuis lors, la Russie porte une conviction transpartisane : elle est une grande puissance — ou elle n'est rien.

A ce jour, son PIB nominal avoisine 2 000 milliards de dollars — celui de l'Italie. Mais 5 580 ogives nucléaires, les plus grandes réserves mondiales de gaz naturel, et un statut de premier exportateur de blé, nickel, palladium et titane.

En attaquant l'Ukraine en 2022, Poutine a réalisé ce que personne n'avait accompli depuis la Guerre Froide : forcer l'Occident tout entier à se repositionner. Dépendances énergétiques européennes révélées. Unité occidentale fracturée. Rapprochement sino-russe accéléré — ce que Washington redoutait depuis des décennies.

La Russie ne cherche pas à diriger le monde.

Elle cherche à s'assurer que le monde ne peut pas être dirigé sans elle.

On ne négocie pas avec une puissance de veto comme avec un partenaire commercial. On compose avec elle. Ou on l'affronte. Il n'y a pas de troisième option.

Qu'on l'approuve ou qu'on le condamne, Poutine, aussi contesté qu'il soit, aura tout de même moyennement réussi une chose : repositionner la Russie dans le concert des nations et l'imposer comme une puissance que l'on ne peut ignorer. C'est une stratégie de veto planétaire. Et elle fonctionne.

Trois puissances. Trois stratégies. Trois visions du monde irréconciliables. Mais alors, qui l'emporte vraiment ? Pour répondre, il faut d'abord choisir sur quel terrain on pose la question.

 

Partie IV — Le vrai critère de la puissance au XXIe siècle

La réponse dépend entièrement de la question qu'on pose.

Pendant que les citoyens regardent les PIB, les États regardent les câbles sous-marins. L'histoire enseigne rarement qui était le plus riche — elle retient surtout qui contrôlait les règles du jeu.

Mais il existe un critère que les analystes sous-pondèrent systématiquement.

Le contrôle des infrastructures cognitives du monde.

Qui contrôle les données ? Les algorithmes ? Les câbles sous-marins qui transportent 97 % du trafic internet mondial ? Les semi-conducteurs sans lesquels aucune économie moderne ne fonctionne ? La prochaine guerre mondiale ne ressemblera pas à 1939. Elle ressemblera à une panne de semi-conducteurs, à une coupure de câble sous-marin, à une cyberattaque sur une infrastructure critique. Sur ce terrain, la bataille est aujourd'hui américano-chinoise — avec l'Europe en spectateur qui légifère et l'Afrique en territoire à reconquérir.

Les États-Unis contrôlent la monnaie.

La Chine construit les infrastructures.

La Russie bloque les équilibres.

Mais celui qui contrôlera les algorithmes pourrait bien contrôler les trois.

 

Que retenir

Un monde tripolaire instable, et une puissance encore à nommer

Le monde unipolaire est mort.

La question est de savoir ce qui va le remplacer.

Nous vivons dans un monde tripolaire instable — trois puissances incapables de se détruire mutuellement, incapables de s'imposer globalement. Les États-Unis dominent par inertie et contrôle monétaire. La Chine joue sur des décennies, pas sur des cycles électoraux. La Russie a prouvé qu'une puissance moyenne peut tenir en échec l'Occident entier.

Mais voici ce que personne ne dit franchement :

La vraie première puissance mondiale n'est peut-être plus un État. C'est une infrastructure — numérique, énergétique, cognitive. Celui qui contrôlera les données, l'énergie et les algorithmes contrôlera le monde. Pas par la force. Par la dépendance. Exactement comme le dollar a enchaîné le monde sans que personne ne signe de traité d'allégeance.

Les empires du XXIe siècle ne colonisent plus des territoires.

Ils colonisent des infrastructures.

→ La puissance se mesure-t-elle encore en chars et en milliards — ou en kilomètres de câbles sous-marins et en paramètres d'un modèle d'IA ?

 Intellectuellement vôtre

Jean-Noël NIAMKÉ

Expert Financier — Analyse géo-économique et stratégique

Sources :

FMI World Economic Outlook 2025 · SIPRI 2024 · Banque Mondiale · US DoD · Peterson Institute · Maddison Project Database · African Development Bank · Belt and Road Initiative Research Center · Fortune Business Insights 2025